Portrait

" Faire ensemble en Gironde ! " : Rencontre avec Jean-Luc Gleyze, Président du Conseil Départemental

Photo de Jonathan DUPIRE, Directeur Général de MOBALIB, et Jean-Luc GLEYZE, Président du Conseil Départemental de la Gironde

Bonjour Monsieur le Président et merci de nous accueillir dans vos locaux. Nous sommes heureux de venir échanger avec vous aujourd'hui sur la thématique du handicap et pour que vous nous présentiez la démarche du Département en la matière. Tout d'abord, j'aimerais vous laisser vous présenter et nous raconter votre expérience avant d'être Président du Conseil Départemental de la Gironde.

Bonjour Jonathan! Je suis très heureux de vous accueillir dans les locaux départementaux, notamment ici, au coeur du service chargé des solidarités humaines et des questions de handicap. Un sujet qui nous intéresse fortement évidemment!

Pour entrer dans le vif du sujet, je suis initialement fonctionnaire territorial et plus particulièrement Secrétaire Général de Mairie. Auparavant, j’ai également été Directeur de Communauté de Communes et aussi Directeur dans un syndicat intercommunal chargé de la petite enfance. Mes premières expériences sont plutôt rurales et la dernière plutôt urbaine. Je suis également élu depuis 2004, au départ en tant que Conseiller Général, puis en tant que Vice-Président en charge de l'Économie et de l'Agriculture. Depuis 2015, je suis Président en charge de la totalité des politiques départementales, ici, en Gironde.

Quelle est votre première rencontre avec le handicap ?

Le sujet du handicap, j'ai pu le rencontrer assez jeune dans ma vie, puisque j'avais deux oncles qui étaient en situation de handicap, suite à des problèmes cardio-vasculaires. En revanche, le premier fait véritablement marquant pour moi, c'est la naissance d'une de mes nièces, il y a bientôt 18 ans. Elle a souffert d'une double embolie cérébrale prénatale et est née avec une situation de handicap qui aurait pu se révéler catastrophique. Le diagnostic prévoyait qu'elle ne parlerait pas, qu'elle ne marcherait pas et qu'elle n'aurait pas de relations sociales. Aujourd’hui, il y a des moments dans lesquels son handicap est très présent et cela l’empêche d’avoir une autonomie pleine et entière. Toutefois, grâce à la ténacité de ses parents et de tout le suivi dont elle a pu bénéficier, c'est une enfant qui marche, qui parle et avec laquelle nous avons vraiment une relation. C’est cette situation, très personnelle et très familiale, qui a été mon premier contact très fort avec le handicap.

Par définition, le Département a une compétence majeure dans le domaine du handicap. Quels sont les ambitions et les projets du Département sur le domaine du handicap et du « vivre-ensemble » dans les mois et les années à venir ?

Effectivement, le handicap fait pleinement partie des compétences départementales. Cela a d’ailleurs été confirmé par la loi « NOTRe » en 2015, précisant que le Département avait pour compétences les questions en matière d’Autonomie, notamment concernant les personnes âgées et en situation de handicap.

Avant de parler de ce que nous envisageons pour l’avenir, j’ai envie de revenir 5 ans en arrière, en 2015. Lorsque j'ai été élu Président, il y avait une Vice-Présidence en charge de tout le domaine de l'Action Sociale : les personnes en insertion, la protection de l'enfance, la promotion de la santé, les personnes âgées et les personnes en situation de handicap. Assez vite après ma prise de fonction, j'ai souhaité qu’il y ait quatre Vice-Présidences autour de l'action sociale, dont une, qui soit spécifiquement consacrée à l'autonomie, c'est-à-dire aux personnes âgées et aux personnes en situation de handicap. C'était une manière de donner un signe fort sur le fait que ces sujets-là devaient être pris en main pleinement par une délégation donnée par une Vice-Présidence. Je trouvais qu'il fallait aller plus loin que ce qui avait déjà été fait, notamment dans une optique « d’inclusion » ; même si le terme était moins utilisé à l’époque. C’était vraiment cette idée-là qui me guidait.

Parmi les choses que nous avons aussi tentées, j'avais pris la décision il y a 2 ou 3 ans, d'accepter la mutualisation d'une Prestation de Compensation du Handicap (PCH) dans un pavillon. Ce pavillon accueillait cinq personnes cérébrolésées. Ça ne s'était jamais fait dans le Département et mes services étaient un peu interrogatifs. En effet, la PCH, par définition, est une allocation individuelle. Dans ce projet, l'idée était de la mutualiser au niveau de cinq personnes. L’objectif : qu'elles puissent vivre dans une maison se trouvant sur Bordeaux Bastide, en pleine ville, avec un accompagnement spécifique financé par cette PCH. Je trouvais que cette manière d'approcher le sujet était intéressante et plus inclusive. Cela nous a amené à répondre à l'Appel à Manifestation d'Intérêt « Département 100% Inclusif ».

La manière dont les choses se sont construites autour de cet appel à projet sont d’ailleurs assez intéressantes : il me semble que ce qui nous a distingué au niveau national, c’est notre manière d’envisager les choses. Au lieu d’avoir des élus qui se disent : « Qu’est-ce qu’un département 100% inclusif ? », nous avons plutôt pris le temps d’interroger ceux qui sont directement concernés. Nous nous sommes donc tourné vers  200 personnes en situation de handicap pour recueillir LEUR vision du « Département Inclusif ». L’objectif était de leur permettre de pouvoir nous expliquer comment nous, politiques publiques, nous pourrions répondre à leurs attentes. Aujourd’hui, c’est cela qui guide le présent et l’avenir du Département.

Cet appel à projet nous donne désormais les grandes orientations et les pistes d’actions pour améliorer le quotidien de la vie des personnes en situation de handicap.

A partir de cette consultation citoyenne, quelles sont les pistes et les moyens qui devront être mis en place ?

Le Département 100% inclusif, c’est un organisme vivant qui va se développer et évoluer dans le temps. L’idée initiale était de nous fixer un niveau d’ambition sur le sujet de l’inclusion. D’un point de vu un peu « philosophique », l’objectif est de dire : « Il faut que toute personne en situation de handicap puisse être scolarisée, travailler, se déplacer, accéder aux loisirs, au sport et à la culture au même titre que n'importe qui ». Il faut donc être dans une véritable logique d’inclusion ! D’ailleurs, le terme « inclusion » me gêne toujours un peu, parce qu’il sous-entend le terme d’exclusion.

La semaine dernière, j’étais justement sur une journée consacrée à ce que serait, demain, une « cité inclusive ». Parmi les personnes venues témoigner, se trouvait Jean-Pierre Brouillaud, en situation de handicap visuel, qui disait : « Je préfère le terme « indifférenciation » plutôt que le terme « inclusion ». « Indifférencier », c’est considérer que tout le monde peut être à l'égal. « Inclure », c'est considérer qu’il y a de l’exclusion.».

L’idée est donc vraiment de faire en sorte que tout ce qui permet une vie épanouie de citoyen dans la société d'aujourd'hui, puisse être accessible à une personne en situation de handicap. En face de cela, forcément, il faut se doter de moyens. Tout d’abord, le Département peut lui-même être acteur, comme avec la PCH mutualisée dont nous parlions tout à l’heure, ou encore lorsque nous travaillons avec la Direction de l’Habitat Inclusif. Nous souhaitons que ce que nous produisons en matière d’offre d’habitat puisse être réellement adapté. Cependant, la limite de l’exercice réside dans l’atteinte de la compétence des autres. Sur la question de la mobilité, par exemple, la compétence « Transport » dans la métropole relève de Bordeaux Métropole mais à l’extérieur, sur le reste du Département, cela relève de la Région. C’est là qu’il nous faut trouver des solutions, en lien avec des partenaires, pour les amener progressivement à s’imprégner du sujet et à le porter dans les actions qu’ils mettent en œuvre. Autre exemple, lorsque l’on parle « accessibilité de la ville », c’est une compétence qui revient aux communes. Il faut donc que les maires s’emparent du sujet pour permettre l’accessibilité pour tous. Donc voilà : nous pouvons être acteur « plein et entier » dans nos compétences directes, mais nous avons aussi vocation à sensibiliser et à faire œuvre de pédagogie auprès de nos partenaires pour qu’ils puissent, eux aussi, se saisir du sujet au travers de leurs compétences.

Au-delà de ces partenaires institutionnels, comment envisagez-vous les relations du Département avec les acteurs du territoires, notamment, associatifs et privés ?

Évidement, nous sommes partenaires de bon nombre d’associations qui œuvrent dans le champ du handicap. Soit nous les finançons en direct via des subventions par exemple, soit nous contribuons directement en mettant en œuvre des réalisations qui, jusqu’à présent, n’étaient pas portées. Je pense notamment à ce que nous avons fait à Bordeaux Nord, avec une maison autour de « l’handi-parentalité ». C’est un projet qui avait été soulevé par deux questions : « Comment faire en sorte que des personnes en situation de handicap puissent considérer qu’elles ont le droit d’avoir un enfant ? » et « Comment les accompagne-t-on pendant le temps de la grossesse et après la naissance de l’enfant, au regard des particularités de handicap des uns et des autres ? ». Notre envie de répondre à ces questions s’est traduite par une aide que nous avons apportée à une association afin qu’elle puisse mettre en place cette maison. Cela permet aujourd’hui, à des personnes en situation de handicap, de rencontrer des professionnels pour aborder différemment la question de la parentalité.

Vous me parlez également des entreprises. Évidemment, vous êtes le premier interlocuteur sur le sujet, puisque nous avons récemment signé ensemble une convention pour promouvoir le réseau social du handicap que vous avez développé : MobaLink. Cette convention, c’est une manière de reconnaître que le Département est un acteur sur le champ du handicap, mais qu’il ne le fera qu’avec l’ensemble des partenaires du territoire : les autres collectivités, les associations et bien sûr les entreprises, qui comme la vôtre, innovent autour du sujet.

Photo de Jean-Luc GLEYZE, Président du Conseil Départemental de la Gironde

Vous l’avez dit, vous tenez réellement à mettre en place une véritable dynamique de « société inclusive » sur le territoire. Quel message souhaitez-vous porter auprès des personnes concernées aujourd’hui ?

Pour cette année 2020, j’ai placé mes vœux sous le signe du « faire ensemble ». Dans toutes les cérémonies de vœux que j’ai pu faire, il y avait derrière moi une grande bâche avec cette mention et une abeille symbolisée à côté. Je crois beaucoup que nous, élus, nous ne sommes pas des sachants. Nous avons tout à apprendre de ceux qui vivent le quotidien des situations, notamment celle de handicap, et c’est en captant la parole de celles et ceux qui sont concernés que nous pouvons être plus juste dans ce que nous faisons en matière de politiques publiques. Pour moi, c’est cela le premier levier de l’inclusion.

Je vais d’ailleurs vous en donner un exemple. Il y a trois ans, lorsque j’avais toujours des permanences sur mon canton, une personne en situation de handicap vient me voir en m’amenant un courrier de la Maison Départementale des Personnes Handicapées (MDPH). Cette personne me dit : « Monsieur le Président, j’ai reçu un courrier que vous avez signé mais je ne le comprends pas. ». Elle me le remet. Je le lis. Et je me retrouve incapable de lui expliquer ce qu’il veut dire. Je rentre donc à la MDPH de Bordeaux et prends le temps de discuter avec mes collaborateurs en leur disant : « Ce n’est pas possible que des personnes puissent recevoir des courriers, signés numériquement du Président, et qu’ils ne soient pas compréhensibles de la personne qui l’a reçu ! ». Nous avons donc mis en place un groupe d’usagers en situation de handicap et nous leur avons donné les cinquante courriers de notifications de la MDPH, afin qu’ils soient réécrits pour être compréhensibles par tous. On ne peut pas avoir une administration bienveillante et inclusive si elle n’est pas à la portée de celles et ceux auxquels elle s’adresse ! Le « faire ensemble », pour moi, c’est déjà la première marche vers l’inclusion. Une fois que l’on a écouté, une fois que la parole a été recueillie, il nous revient de la traduire en politiques publiques pour faire en sorte de répondre aux attentes.

Il y a quelques temps, sur un colloque, j’ai reçu Lucie Carrasco, une créatrice de mode qui est aussi une jeune femme en fauteuil, parce qu’elle est atteinte d’une maladie dégénérative. Cette femme a réussi son rêve de devenir créatrice de mode et d’organiser des défilés partout dans le monde, notamment à New York. Elle porte la création de mode comme n’importe qui d’autre pourrait la porter ! Lors de ce colloque, elle avait dit quelque chose d’assez troublant : « Ne me regardez pas comme une personne en situation de handicap. Je le suis tant que je ne suis pas dans mon fauteuil roulant. Lorsque je suis dans mon fauteuil, je suis comme vous : je peux bouger, créer, échanger avec vous, venir sur un colloque… Alors qu’est-ce-qui fait vraiment la différence entre vous et moi ? ». J’ai trouvé ses propos extrêmement intéressants et dans la même veine que ce que disait Jean-Pierre Brouillaud : « Je fais du trekking, je voyage dans tous les pays du monde… Qu’est-ce-qui me différencie de vous aujourd’hui ? J’ai dans ma tête les couleurs que j’ai emmagasinées lorsque j’étais encore voyant et je suis capable de reproduire, par la pensée, ces mondes que l’on me décrit !

Je crois que l’aboutissement d’une politique inclusive, c’est que les personnes en situation de handicap puissent vivre comme n’importe quel citoyen dans la société, mais qu’aussi, nous ayons changé le regard qui est porté sur le handicap. Sur ce deuxième point, je pense que nous avons une véritable révolution culturelle à accomplir !

Monsieur le Président, je vous remercie pour cet échange de qualité, qui en dit long sur votre engagement en faveur des personnes en situation de handicap. Je crois que c’est une belle dynamique qui est en place aujourd’hui et je suis heureux que MOBALIB et le Département de la Gironde puissent travailler main dans la main pour créer une société plus inclusive, plus indifférenciée. Je vous laisse le mot de la fin ?

Mon dernier mot sera simple. Quand je vois ce que vous avez fait avec votre entreprise MOBALIB, quand je vois ce que Jean-Pierre Brouillaud arrive à faire en voyageant dans le monde entier malgré sa cécité, quand je vois, la semaine dernière, une personne en situation de handicap qui fait des courses de 250 km dans des pays à fortes contraintes climatiques et qui a reçu la médaille de l’Ordre National du Mérite ; je me dis que n’importe quelle personne en situation de handicap est capable de faire autant que n’importe qui, voir même plus ! Il faut donc que nous continuons à faire ce que nous avons décidé : faire ensemble !